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Qui de Facebook ou de ses utilisateurs est le plus responsable des dérives du réseau social ?

Facebook est connu pour ses algorithmes qui génère de la pub a des groupes de personnes en fonction des affinités qu’ils renseignent. Si la plupart du temps, les affinités sont des passions, il se peut que des groupes soient formés pour des critères de racisme ou d’antisémitisme. Leur politique de croissance conduit à ces abus mais prétendent ne rien pouvoir y faire.

Atlantico : Facebook a été pris dans des scandales récemment. Un algorithme du réseau social a crée des catégories d’intérêt antisémites qui a pu regrouper plus de 2000 personnes. Les dirigeants ont pris acte du phénomène par la voix de Sherryl Sanberg, directrice des opérations via un communiqué. Dans quelle mesure ce type de scandales est il inhérent au développement de Facebook, que le New Yok Times à qualifier de “moment Frankenstein de Facebook” ?

Frank Puget : Lorsque le journaliste Kevin Roose évoque la création du Dr Frankenstein, je pense qu’il a assez bien résumé la situation. La progression fulgurante de Facebook et l’appétence des internautes pour l’application et ses services toujours renouvelés, améliorés, toujours plus performants, ont engendré un monstre tentaculaire, avec certes, des aspects très positifs, mais dont les ramifications et les réactions ne peuvent plus être maîtrisées par ses créateurs.

Il y a une compétition féroce entre les applications similaires pour prendre des parts de marché. Il faut donc aller toujours plus vite, toujours proposer quelque chose de nouveau, ne pas se faire éliminer d’une zone, etc. Quelle place reste-t-il à la réflexion anticipée sur les dangers potentiels de l’utilisation de Facebook à des fins malveillantes, que ce soit par une organisation privée ou étatique ?

Il est clair que même si cette réflexion est présente, pour les acteurs privés, les conséquences sont considérées comme des scories inévitables que l’on intègre peu ou prou dans le business modèle. Pour les acteurs d’état qui peuvent avoir un impact sur l’audiomètre, on va au compromis, éthique ou non.

La préoccupation majeure restant la lutte pour la première place, toutes les énergies se concentrent sur les aspects techniques et cosmétiques et le volume de services pouvant être offert aux internautes. De ce fait, les aspects « contrôle des contenus » qui, ne l’oublions pas, va aux antipodes de l’idée fondatrice d’Internet, passe, de loin, à l’arrière-plan.

Alors que des groupes publicitaires cherchent à récupérer des data personnelles pour faire, à grande échelle du marketing ciblé pour leurs clients n’est pas surprenant. Les enseignes de la grande distribution le font bien avec les cartes de fidélité. Et, il paraît inéluctable que des groupes idéologiques se servent des mêmes outils, lesquels sont offerts, moyennant finances, avec peu de contrôle, à tous.

En restant dans la gamme cynique, l’automobile a été créée pour faciliter le quotidien et les transports. Elle n’en est pas moins devenue un outil meurtrier, de même que la cigarette (pointées quand même du doigt). Les deux réunis font cent fois plus de morts que les armes à feu. Et on continue quand même.

Alors oui, la taille de Facebook, son mode de fonctionnement et sa course à l’hégémonie le rendent mécaniquement et progressivement incontrôlable sur les aspects que vous évoquez. Mais nous sommes, en tant qu’utilisateurs, également fautifs. Nous aussi nous en voulons toujours plus.

N’y a-t-il pas une attitude cynique de la part de Facebook, en reconnaissant l’existence de ce phénomène mais tout en regrettant leur incapacité d’agir ? S’il paraît évident que Facebook ne souhaite pas ce types de risques, la réponse apportée ne signifie t elle pas que le géant de la silicon valley s’en accommode dans le cadre de son développement ?

N’oublions pas que Facebook n’est pas une mission philanthropique, mais avant tout une société marchande. Son objectif premier est de gagner des marchés, pas de jouer les Petits Frères des Pauvres. Sans compter le risque, humain, de la soif de puissance.

Les liens créés entre les utilisateurs, dans un monde virtuel et sans frontières, la possibilité de communiquer immédiatement et presque sans contrainte ont mécaniquement attiré des prosélytes idéologues. Cela ne date pas d’hier que Daesh utilise Facebook, entre autres, pour recruter. Un minimum de réflexion anticipée sur les comportements humains et sociétaux aurait pu permettre d’en prendre conscience. Il n’est d’ailleurs pas exclu que cette réflexion ait été menée. Mais, comme je le rappelais précédemment, nous sommes dans le cadre d’une société mercantile.

Le but de toute société marchande est de produire des bénéfices et de s’étendre en termes de marchés. C’est son ADN. L’objectif de Facebook est donc, en priorité de conforter sa place de leader mondial et de poursuivre sa progression technique et financière. Le reste, c’est-à-dire, les considérations philosophiques ou existentialistes passent à l’arrière-plan. Ce n’est pas dans l’objet social. D’où les compromis avec certains gouvernements (Chine, Arabie Saoudite, Vietnam, etc.) qui leur permettent d’exercer un contrôle sur les utilisateurs nationaux. Alors, que le détournement de l’utilisation première des outils de Facebook soit potentiellement possible, n’entre pas dans les préoccupations premières de la direction.

Elle n’est pas non plus la préoccupation majeure des ingénieurs. Ce sont avant tout des techniciens dont la mission est de développer et de produire des applications attractives pour les utilisateurs, donc les clients de Facebook, pas de chercher à bloquer les accès à des personnes mal intentionnée.

Donc, au même titre que les compagnies qui produisent des équipements à la durée de vie limitée programmée de manière consciente et organisée, Facebook vend (indirectement via ses publicitaires, etc.) des services conçus pour être attractifs et générateurs d’argent, pas des forteresses inexpugnables. Et, à l’instar des autres compagnies marchandes, elle ne réagit que lorsque le scandale éclate.

On peut considérer cela comme du cynisme, et dans l’absolu, c’en est un. Mais, plus froidement, et plus dangereusement aussi, c’est inhérent au mode de fonctionnement, et ce type de déviance n’est considéré qu’au même titre que des ratés de production sur une chaîne de fabrication. Il est intégré dans le pourcentage de pertes qui entre en ligne de compte pour le calcul de rentabilité.

Quand Sherryl Sandberg indique simplement, « nous avons pris acte du fait et nous allons essayer d’y remédier », ce n’est pas que du pur cynisme. C’est également un fait réel, peut-être déjà connu, mais là, il est révélé au grand jour. Donc, acte de contrition et patch pour boucher le trou. Puis, on attend le prochain.

Comment Facebook peut faire pour développer des nouvelles fonctionnalités qui peuvent  être utilisés par un grand nombre de personnes et qui risquent de générer ce type de problèmes ?

Facebook est comme tous les grands empires. Il est condamné à avancer pour ne pas tomber. L’empire Zuckerberg a atteint une telle ampleur que, quoi qu’on fasse, il y aura toujours une faille. Regardons les sorties des nouvelles versions de Windows par exemple ou les OS des téléphonistes. Dès qu’ils sont mis sur le marché, des hackers font apparaître les failles qu’on patche au fur et à mesure. Facebook n’échappe pas à la règle.

Il faut simplement être conscient que des outils ordinaires peuvent être dangereux dans des mains malintentionnées s’ils sont détournés de leur utilisation première. Personne n’imagine interdire la production d’automobile ou celle de couteaux de cuisine, ni de contrôler leur vente. Nous nous en remettons à des lois et une éducation qui nous sert de charte éthique… et aux gendarmes.

Facebook, et ce n’est pas une excuse, juste un fait, se conduit comme les constructeurs automobiles. Ils renforcent la sécurité physique de leurs véhicules. Ils ne pourront pas empêcher un conducteur ivre ou inconscient de conduire à tombeau ouvert. Donc Facebook doit initier une réflexion systématique de sécurité et l’intégrer dans sa grille de performances. Pas simplement se contenter de tenter de rester le meilleur techniquement. Cela minimisera les occasions de contourner l’utilisation initiale des applications.

Le meilleur moyen de pression pour Facebook, reste l’opinion publique. Après le « diesel gate », irons-nous vers un « Facebook gate » ?

Source : https://www.atlantico.fr/decryptage/3172645/qui-de-facebook-ou-de-ses-utilisateurs-est-le-plus-responsable-des-derives-du-reseau-social–frank-puget

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