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  • Anaïs Castelain

L’Intelligence économique au service de l’anticipation et de l’indépendance stratégique

La crise que nous traversons actuellement est particulièrement révélatrice de carences dans la vision stratégique et les capacités d’anticipation françaises. Alors même que la France est la 6ème puissance mondiale et qu’elle dispose d’un système de santé reconnu dans le monde, nous avons constaté le manque de masques, de respirateurs, de combinaisons, de tests de dépistage… mais aussi des dysfonctionnements administratifs. Lorsqu’ils ont pu être approvisionnés, certains se sont retrouvés avec des produits de contrefaçon entre les mains. Nous souffrons également de notre dépendance envers la Chine et l’Inde pour l’approvisionnement des médicaments.


Force est de constater que nous payons aujourd’hui l’affaiblissement de notre vision stratégique. Dès lors qu’un problème survient, nous avons tendance à y répondre en reprenant des schémas connus, souvent inadaptés, n’apportant pas une réelle solution, mais constituant un simple pansement antalgique qui masque les effets négatifs, sans les supprimer ou les corriger. Pourtant, puisque les crises sont vecteurs de changements radicaux sur tous les plans (économiques, sociaux, politiques, technologiques, culturels, etc.), les réponses apportées doivent être globales, systémiques et s’inscrire dans une vision stratégique sur le long terme. Elles doivent être l’occasion de rebondir, de créer, d’apprendre à anticiper et à se réinventer. Surtout, elles doivent être réfléchies et parfaitement adaptées, ce que permet l’Intelligence Économique.


Nous assistons à une augmentation des fraudes, de la contrefaçon et des attaques informatiques.

Plus que jamais, la crise nous rappelle l’importance de connaitre son environnement, ses partenaires, ses fournisseurs ou encore ses clients. Pour cela, l’Intelligence Économique est un allié précieux, qui permet de surveiller et sécuriser son environnement, de connaitre ses atouts, ses forces mais aussi ses faiblesses.

En maitrisant son environnement, prévoir les changements radicaux et dégager des logiques d’action devient plus aisé. S’emparer de l’Intelligence Économique, c’est finalement se donner les moyens de s’adapter rapidement et avec le plus de justesse possible en limitant sa dépendance et en renforçant son influence.


Par nature, la crise est synonyme de dégâts et de perte de confiance envers le système économique et politique. Pour minimiser les risques, les acteurs économiques, qu’ils soient des États, des entreprises ou des citoyens, ont tendance à adopter des comportements frileux qui entretiennent l’affaiblissement du tissu industriel et le recul de l’emploi. Pour maintenir la sécurité économique et la compétitivité du pays, une relation de confiance et de coopération accrue doit donc nécessairement exister entre les acteurs nationaux, publics comme privés. De ce fait, la crise est une période particulièrement propice à la création d’une intelligence collective. En travaillant de concert, les acteurs économiques peuvent partager, s’entraider et favoriser les outils et produits nationaux.


L’Intelligence Économique ne doit plus être un vague concept réservé aux grands groupes internationaux. Elle doit être placée au cœur de la stratégie de tous les acteurs économiques : plus petites entreprises, collectivités, associations, regroupements économiques etc. Ce, d’autant plus si une partie de notre économie se trouve recentrée plus localement à l’issue de cette crise. En effet, de nombreuses voix, y compris les plus hautes instances politiques, s’élèvent en faveur d’une modification de la conception du développement économique français et européen. Souveraineté alimentaire et numérique, protection des fleurons industriels ou encore préservation et rayonnement des savoir-faire nationaux (et/ou européens) sont prônés pour le monde de demain.


Face aux stratégies de certains États, notamment des États-Unis et de la Chine, la France s’est dotée de nombreux outils pour protéger les activités stratégiques et les fleurons industriels. Dans la continuité des instruments mis en place en 2014 et afin d’éviter que des prédateurs étrangers ne profitent de la crise pour mettre la main sur des entreprises stratégiques, le contrôle des investissements étrangers vient d’ailleurs d’être renforcé. Si cela va dans le bon sens, il s’agit encore une fois d’une mesure de réaction, temporaire, mise en place pour répondre à l’urgence de la crise. A l’avenir, si l’anticipation pouvait précéder la simple réaction, nous pourrions prendre des décisions selon des conséquences « prévisibles ».


L’Union Européenne également appelle à la solidarité économique entre les États membres et au renforcement des arsenaux défensifs pour protéger les activités stratégiques. Pourtant, nous avons souvent constaté l’absence de volonté européenne sur ce point. Les cas d’Alstom, de BNP ou encore de Volkswagen sont particulièrement représentatifs de l’incapacité de l’Europe à protéger ses entreprises. Certes, depuis le Rapport Martre, l’Union Européenne a plusieurs fois appelé les États membres à s’emparer de l’Intelligence Économique, mais peu d’actions concrètes ont été mises en place au niveau communautaire. Si l’Europe veut peser dans la guerre économique, elle ne devrait pas se contenter de sensibiliser les 27. Elle devrait accompagner et soutenir les initiatives en faveur de l’Intelligence Économique.


La crise du coronavirus met la solidarité européenne à l’épreuve, en témoigne la récente réunion entre les Ministres des Finances des États membres qui ne sont pas parvenus à s’entendre après 16 heures d’échanges sur les mesures de soutien à prendre conjointement. Affaiblie par la lourdeur de ses circuits administratifs, l’Europe n’a pas su anticiper et s’organiser solidairement. De façon rationnelle, certains États européens, surtout ceux du nord, refusent le transfert de risques engendré par certaines propositions et/ou dispositions européennes (émission des « coronabonds », Mécanisme Européen de Solidarité…) Inévitablement, cette crise va avoir pour effet d’augmenter significativement les dettes publiques des pays européens.


Rapidement, l’Europe a donc assoupli les règles budgétaires. C’était une réaction nécessaire au moment présent, mais qui, sur le long terme, aura des conséquences néfastes sur les dettes publiques, d’autant plus que certains États risquent de payer pour d’autres. Reste à savoir si par la suite, la réponse budgétaire nécessaire pourra être à la hauteur de l’ampleur du choc et si l’Europe finira par convaincre les États d’intervenir de façon plus complémentaire et solidaire. Il en résultera soit le renforcement de l’Europe et la mise en place d’une « intelligence collective communautaire », soit la poursuite de l’affaiblissement de l’Union et donc le repli voire le retrait de certains États membres, le Royaume-Uni ayant déjà ouvert la voie.


Il en va de la responsabilité de chaque acteur d’intégrer les outils et méthodes de l’Intelligence Économique, mais il est nécessaire que l’État et l’Europe œuvrent à leur côté, notamment en leur donnant un cadre et des priorités. L’État doit servir de moteur, de guide. En plus de renforcer les moyens, les méthodes et les structures consacrées, il doit soutenir une véritable doctrine d’Intelligence Économique. Il doit favoriser le dialogue et les échanges d’informations entre les acteurs économiques tout en offrant de véritables moyens pour protéger et préserver les entreprises et savoir-faire nationaux.


En réduisant la lourdeur des circuits administratifs aux niveaux européen et national, nous serions en mesure de nous réorganiser plus rapidement en cas de crise ou de changement brutal. En favorisant les circuits courts, en offrant des outils de protection durables et efficaces aux entreprises de toutes tailles, en encourageant la recherche et le développement mais aussi en développant l’Intelligence Économique et la solidarité, la France aurait les armes pour éviter la délocalisation de ses activités stratégiques et ainsi renforcer sa place sur la scène internationale.

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