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Vers l’apocalypse de l’industrie du Software face à la concurrence de l’IA ?

  • Photo du rédacteur: Frédéric MOUFFLE
    Frédéric MOUFFLE
  • 31 mars
  • 7 min de lecture

La violente correction boursière subie par les éditeurs de logiciels a ravivé un vieux fantasme des marchés : celui d’une disparition brutale d’un secteur sous l’effet d’une rupture technologique majeure. Avec la montée en puissance fulgurante de l’IA générative et les annonces d’acteurs comme Anthropic, certains investisseurs redoutent une remise en cause radicale du modèle SaaS et parlent déjà de «SaaSpocalypse». Derrière cette panique, une question centrale se pose : l’intelligence artificielle est-elle en train de sonner le glas de l’industrie du software telle que nous la connaissons ? Avec quels gagnants et quels perdants ? Décryptage.



Les entreprises de logiciels ont lourdement dévissé sur les marchés mondiaux ces derniers jours. Les investisseurs sont pris de panique depuis le lancement d'un outil d'IA par Anthropic susceptible de causer des perturbations massives au sein du secteur. À court terme, quels types de logiciels vous semblent les plus menacés par l’IA générative : outils horizontaux comme les CRM, ERP ou legal tech, ou au contraire certaines solutions verticales très spécialisées ? Comment l’IA va-t-elle

révolutionner l’industrie du Software ?


À court terme, les logiciels les plus menacés sont ceux qui servent surtout à faire des tâches de bureau répétitives comme écrire, résumer, chercher, trier, classer ou remplir des champs. L’IA générative sait déjà très bien faire cela, car elle lit vite, reformule proprement et produit un résultat utilisable en quelques secondes. Quand la valeur d’un logiciel repose principalement sur ces fonctions, un assistant IA connecté aux documents et aux e-mails de l’entreprise peut offrir un résultat proche, parfois sans passer par l’application elle-même. On l’a vu récemment dans le domaine juridique.

Anthropic, une entreprise américaine fondée en 2021 par d’anciens membres d’OpenAI, a annoncé un outil appelé Claude Cowork destiné à aider les juristes internes. Le marché y a vu un signal : si l’IA peut prendre en charge une partie de la recherche, de la lecture et de la rédaction, certains outils spécialisés deviennent moins indispensables. Bloomberg décrit d’ailleurs une réaction très brutale, proche de la panique, car l’IA peut faire une part du “cœur du travail” à très faible coût, ce qui fragilise certains modèles économiques.

Les CRM et les ERP quant à eux, sont moins faciles à remplacer, parce qu’ils ne sont pas seulement des interfaces, ce sont des systèmes centraux qui enregistrent les données de l’entreprise, gèrent les droits, conservent l’historique et connectent de nombreux outils. On ne remplace pas facilement cette base. En revanche, ils vont devoir évoluer ; la valeur se déplacera vers l’automatisation et l’orchestration d’agents. Dans un CRM, un commercial pourra simplement demander de créer une opportunité, d’ajouter les notes d’un appel, de préparer un e-mail de suivi et de programmer un rappel, et l’agent exécutera ces actions dans le système en respectant les règles internes. Dans un ERP, l’agent pourra repérer les factures en retard, lancer les relances, détecter des anomalies et garder une trace de chaque action. Dans ce modèle, la valeur du logiciel vient moins des écrans et plus de sa capacité à exécuter de façon fiable, sécurisée et traçable. L’IA va donc plutôt transformer l’industrie du software moins en tuant les logiciels, qu’en changeant la manière dont on les utilise et dont on les paie. On achètera moins une interface et davantage une capacité à automatiser, à faire agir des agents sur des données fiables, et à garder du contrôle, de la sécurité et des preuves de ce qui a été fait.

On voit aussi la limite de la substitution par exemple dans des secteurs régulés comme la santé, les outils d’IA qui aident à détecter des tumeurs sur des radios ou des scanners ne sont pas des produits grand public. Ils sont déployés dans un cadre strict, avec validation et responsabilités claires, et restent des outils d’aide au diagnostic. Ils servent à attirer l’attention sur une zone suspecte ou à réduire le risque d’oubli, mais le diagnostic final reste celui du médecin, qui interprète l’image avec le contexte clinique du patient.


La réaction extrêmement violente de Wall Street face aux annonces d’Anthropic et à la montée en puissance de l’IA vous paraît-elle rationnelle ? Sommes-nous face à une anticipation lucide de l’impact économique réel de l’IA, ou à une panique comparable à d’autres ruptures technologiques passées (internet, cloud, mobile) ? L’IA va-t-elle conduire à une apocalypse de l’industrie du Software ?


La réaction est plutôt rationnelle sur le fond, mais sans doute exagérée sur la vitesse et l’ampleur. Bloomberg décrit un vrai basculement de sentiment, passé de la méfiance à un scénario catastrophe, au point que des traders parlent de SaaSpocalypse. Cette peur s’est vue dans les chiffres, puisque l’indice S&P North American Software a perdu 15% sur le mois de janvier, sa plus forte baisse mensuelle depuis octobre 2008. Mais il faut aussi comprendre que ce type de panique peut naître d’une méconnaissance de l’évolution réelle du marché. À chaque grande révolution technologique, on a ce mélange de peur et de spéculation, parce que les investisseurs voient bien qu’il y aura des gagnants et des perdants, mais ne savent pas encore qui. Bloomberg explique d’ailleurs que le problème central, pour ceux qui veulent revenir sur le secteur, est précisément de séparer les gagnants de l’IA des perdants, et que c’est encore tôt pour être sûr. Dans cette incertitude, on vend souvent le panier plutôt que d’analyser chaque modèle économique.

Sur le fond, la crainte n’est pas absurde. Thomas Shipp, chez LPL Financial, résume bien l’idée dominante, plus de concurrence, plus de pression sur les prix, et des avantages concurrentiels qui s’affaiblissent, ce qui rend les valorisations plus difficiles à fixer. Bloomberg note aussi des signes d’excès, avec l’idée que le secteur est peut-être assez survendu pour rebondir, tout en rappelant qu’il faudra du temps pour reconstruire une base solide.


Parler d’apocalypse est trompeur, parce qu’un choc technologique détruit certaines rentes mais crée aussi de la valeur. L’écosystème IA génère déjà de nouveaux profits, de nouveaux usages, et de nouveaux métiers, par exemple dans la gouvernance des données, la sécurité, l’audit des modèles, la conformité, ou la conception de processus où des agents exécutent des tâches sous contrôle humain. Dans les entreprises, cela fait aussi évoluer le travail, l’IA prend une partie du répétitif et du premier jet, et les équipes se concentrent davantage sur ce qui demande une vraie réflexion humaine, cadrer un problème, arbitrer dans l’incertitude, comprendre un contexte, gérer une relation client, négocier, assumer la responsabilité et le jugement, surtout quand l’enjeu est élevé.

L’IA générative est-elle en train de détruire le modèle SaaS tel qu’on le connaît, ou assiste-t-on plutôt à une transformation profonde de la chaîne de valeur, avec un déplacement de la création de valeur vers de nouveaux acteurs et usages ?


Le modèle SaaS ne disparaît pas, mais il change de logique. Beaucoup de logiciels sont facturés par utilisateur. Ce modèle devient plus fragile si l’IA automatise une partie du travail, car l’entreprise peut avoir besoin de moins de personnes pour faire la même chose. En plus, l’IA permet de développer des fonctions logicielles plus vite, ce qui augmente la concurrence et met davantage de pression sur les prix. Piper Sandler explique que ces deux tendances peuvent limiter durablement les valorisations du secteur. Le SaaS va donc évoluer vers des modèles basés sur l’usage ou sur le résultat.

Par exemple, payer en fonction du nombre de tâches réalisées, du volume de demandes traitées, du nombre de dossiers analysés, de tickets support résolus ou de ventes générées. L’idée est simple, si un agent réalise le travail, l’entreprise paie pour l’impact obtenu et non pour le nombre d’utilisateurs connectés.


Ce changement se voit déjà dans la manière dont le marché juge les éditeurs. Même quand les bénéfices tiennent, les investisseurs regardent surtout la croissance future et le risque d’être contourné par des outils d’IA. Bloomberg note que, dans le S&P 500, 67% des entreprises de software ont dépassé les attentes de revenus, contre 83 % pour l’ensemble du secteur tech, ce qui renforce la nervosité sur la dynamique de croissance.

Dans ce nouveau paysage, l’avantage va aux acteurs qui ont des atouts difficiles à copier, des données solides, des intégrations avec les systèmes de l’entreprise, de la sécurité, de la conformité, de l’audit, et la capacité à faire fonctionner des agents de manière fiable, contrôlée et responsable.


À moyen terme, voyez-vous l’industrie du logiciel évoluer vers quelques plateformes dominantes contrôlant les modèles d’IA, ou au contraire vers une explosion de micro-solutions spécialisées, moins chères et plus agiles ? Qui pourrait capter l’essentiel de la valeur ?


A moyen terme je pense que le logiciel va évoluer comme un sablier. En haut quelques grandes plateformes vont prendre beaucoup de place. Ce seront celles qui contrôlent les modèles d IA, le cloud, la distribution et les outils qui font travailler des agents. Elles ont plus de moyens, plus de données, et un accès direct aux utilisateurs. En bas on verra au contraire beaucoup de petits outils très spécialisés, parce que l’IA baisse fortement le coût de création et de test d’un logiciel. La valeur ira surtout à ceux qui contrôlent les données, les connexions avec les autres outils, la sécurité et la conformité, car ce sont les éléments les plus difficiles à copier.

Cette incertitude explique aussi la nervosité des investisseurs. Bloomberg explique que des fonds de private equity font analyser leurs portefeuilles pour repérer les entreprises les plus fragiles, et qu’Apollo aurait presque divisé par deux son exposition au software dans certains financements en 2025. Bloomberg rapporte aussi que chez plusieurs grands acteurs, la disruption est devenue le risque central, car il est encore difficile de savoir qui sera gagnant et qui sera perdant.

Il faut enfin rappeler que l’IA dépend aussi des puces électroniques, donc du matériel, et que cela mélange économie et géopolitique. On a déjà vu des pénuries de semi-conducteurs, par exemple en 2021 des constructeurs automobiles comme Ford et Toyota ont dû ralentir leur production faute de puces, selon Reuters. La chaîne de production des puces est très concentrée, une très grande partie des puces les plus avancées est fabriquée à Taiwan, et les machines indispensables pour produire ces puces avancées sont dominées par ASML, une entreprise des Pays Bas, selon Reuters. Cela rend le secteur sensible aux tensions géopolitiques, aux restrictions d’exportation et aux problèmes de capacité industrielle, ce qui peut freiner le marché même si la demande logicielle reste forte. Enfin il ne faut pas oublier que cette transformation crée aussi des opportunités. Elle génère de nouveaux métiers et change la façon de travailler. Dans ce contexte, savoir écrire, résumer, chercher et trier peut devenir une compétence très demandée, parce que bien utiliser une IA demande de formuler clairement un objectif, donner le bon contexte, choisir les bonnes sources, vérifier le résultat et décider quand il faut corriger ou arbitrer. Plus l’IA progresse, plus le jugement humain et la capacité a bien

cadrer un problème deviennent précieux.


 
 
 

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