Alerte rouge sur la souveraineté numérique : l’Etat s’est (encore) saisi du sujet… avec les mêmes méthodes ayant produit des crashs en série depuis des décennies
- Frédéric MOUFFLE

- 24 févr.
- 5 min de lecture
Alors que la France annonce le lancement d’un nouveau logiciel public de visioconférence pour réduire sa dépendance à Teams, Zoom ou Webex, cette initiative relance le débat sur ce que signifie réellement la souveraineté numérique.

La France vient d'annoncer sa volonté de mettre en place un nouveau logiciel de visioconférence, dans l'optique de renforcer la souveraineté numérique française. Ce n'est pas la première fois que la France s'essaie à ce genre d'exercice (Qwant, Lucy, Cloudwatt, par exemple). Au regard des résultats passés autant que de l'ambition affichée de ce projet, faut-il penser qu'il puisse constituer une réponse suffisante ?
Si l’on envisage la souveraineté de façon concrète, c’est-à-dire la capacité d’organiser des réunions sensibles sans recourir à des outils américains, un tel projet pourrait suffire pour certains usages précis, notamment pour l’État. L’objectif affiché est de proposer un outil public généralisé d’ici 2027 et de limiter le recours à Teams, Zoom ou Webex. Il est également important de souligner que des solutions open source éprouvées existent déjà, telles que Jitsi Meet, BigBlueButton, Nextcloud Talk ou Element Call, qui répondent à de nombreux besoins actuels. L’intérêt d’un développement porté par l’État n’est donc pas forcément de repartir de zéro, car des solutions très complètes existent déjà, mais plutôt d’investir pour ajouter ce qui manque quand on déploie à très grande échelle ce type de solution. L’intégration simple avec les annuaires et l’authentification de l’administration, la gestion de très grandes réunions, des fonctions d’administration avancées, des audits de sécurité réguliers, une qualité de service garantie et un support organisé dans la durée.
La France possède des avantages significatifs, notamment un large bassin de développeurs et d’ingénieurs qualifiés. Chaque année, plusieurs dizaines de milliers de diplômés rejoignent un secteur numérique particulièrement dynamique en termes d’emploi et de recrutement.
Un des principaux enjeux réside dans la façon dont le terme de souveraineté est employé par les décideurs, notamment les responsables politiques. Trop souvent, ce concept est utilisé sans qu’une vision globale ne soit réellement définie, notamment en ce qui concerne le développement des outils et l’hébergement des données etc…. Cette approche partielle conduit à des stratégies incomplètes, qui ne prennent pas en compte l’ensemble des dimensions nécessaires pour garantir une véritable autonomie numérique. Il apparaît essentiel de distinguer les niveaux de besoins en matière de souveraineté. Pour les services considérés comme tres sensibles, il peut être pertinent d’adopter une logique franco-française ou franco-européenne, et adapter les solutions en fonction du degré de criticité.
Comment expliquer les échecs précédents ? Faut-il penser, par exemple, que la grande faiblesse du capital risque en Europe et le coût économique de l'échec (qui a pu pousser à maintenir en vie certaines entreprises peu performantes) peut jouer un rôle important à ce niveau
Ces projets lié a un besoin de souveraineté numérique n’ont pas échoué pour une seule raison, mais presque toujours à cause d’un mélange de facteurs. On retrouve souvent une combinaison de manque d’échelle face aux géants, de gouvernance instable, de dépendances technologiques à l’étranger et de difficultés à passer du prototype à un service fiable et largement adopté. Autrement dit, l’échec vient rarement de la technologie seule, mais surtout de la stratégie, de l’exécution et de la capacité à durer. Si l’on regarde les échecs passés, l’histoire se répète souvent. Le déficit de financement de croissance en Europe limite également la capacité à tenir dans la durée et le coût politique de l’échec peut pousser à prolonger des projets insuffisamment performants au lieu de réallouer les fonds et se repositionner de façon efficace.
Plusieurs projets visant la souveraineté numérique montrent des limites récurrentes. Le cloud souverain français, porté notamment par Andromède puis Cloudwatt et Numergy, voulait offrir une alternative nationale aux géants américains, mais il a échoué faute de clients, avec un retard technologique et l’incapacité à rivaliser à grande échelle, jusqu’à la fermeture de Cloudwatt et l’absorption de Numergy. Le projet Quaero, censé devenir un moteur de recherche européen face à Google, s’est rapidement enlisé à cause de désaccords politiques et industriels entre partenaires, d’une gouvernance instable et d’objectifs trop éloignés des réalités du marché. Qwant, souvent présenté comme un moteur de recherche souverain, a quant à lui souffert d’une dépendance durable à la technologie de Bing, ce qui limite fortement son autonomie réelle malgré le discours affiché. Enfin, le projet d’intelligence artificielle Lucie, pensé comme une solution française ouverte pour l’éducation, a été lancé trop tôt, sans niveau de maturité suffisant, ce qui a conduit à un échec public rapide. Pris ensemble, ces exemples montrent que la souveraineté numérique ne se décrète pas par l’annonce d’un projet, mais qu’elle exige une vision claire, une maîtrise réelle de toute la chaîne technologique et une capacité à déployer des solutions solides dans la durée.
Dans quelle mesure le cadre réglementaire européen a-t-il pu bloquer l'émergence de leaders régionaux (à échelle de l'Union, ou du continent) et donc la création d'une réelle souveraineté numérique ?
Le cadre réglementaire européen peut freiner dans certains cas, mais plusieurs analyses de référence concluent que le vrai problème est ailleurs, dans le fait que l’Europe reste un marché encore trop morcelé. Mario Draghi explique que l’Union a laissé son marché unique fragmenté pendant des décennies et que cela pénalise directement la capacité des entreprises à grandir vite, surtout dans le numérique, et il ajoute que les charges administratives et réglementaires pèsent particulièrement sur les petites entreprises. Enrico Letta fait le même diagnostic et propose l’idée d’un cadre commun optionnel, souvent résumé par la notion de « vingt-huitième régime », pour permettre à une entreprise de se développer plus facilement dans toute l’Union sans devoir s’adapter à vingt-sept systèmes différents.
Le FMI est très clair aussi, tant qu’il existe des barrières internes entre pays européens, les entreprises ont plus de mal à atteindre une taille critique, à profiter des économies d’échelle et des effets de réseau, ce qui est précisément ce qui fait émerger des leaders dans le numérique.
Enfin, il y a le débat sur la concurrence : certains estiment que l’Europe a parfois empêché des fusions qui auraient créé de plus grands acteurs, et l’exemple Siemens Alstom est devenu un symbole de cette discussion, même si certains responsables européens comme Olivier Guersent, rappellent que le cœur du sujet est plutôt de terminer le marché unique que d’assouplir les règles de fusion.
Certaines solutions européennes ont tout de même su fonctionner : l'Europe s'est dotée d'un système de communication par satellite offrant une réelle souveraineté numérique sur ce sujet. Comment expliquer que certains projets progressent ainsi quand d'autres peinent ainsi à avancer ? Quelles leçons en tirer ?
On voit que l’Europe sait réussir quand elle se met d’accord sur un objectif vital et concret. Dans l’aéronautique, Airbus est devenu le premier constructeur mondial d’avions de ligne, et dans le spatial ArianeGroup, détenu à parts égales par Airbus et Safran, est un acteur majeur des lanceurs en Europe. Ces champions ont été construits sur plusieurs décennies parce que l’enjeu est facile à comprendre pour les États : la sécurité, la défense, l’accès autonome à l’espace, et donc des budgets stables, une gouvernance plus solide et un client évident, les États eux-mêmes. C’est aussi pour cela que des programmes comme IRIS² avancent : l’Union finance une infrastructure de satellites pour des communications sécurisées, avec un contrat signé et une constellation annoncée autour de 290 satellites, et un calendrier de mise en service progressive à partir de 2029. À l’inverse, sur des sujets comme le cloud, c’est plus difficile à “voir” politiquement, alors que l’enjeu est réel, notamment parce que les États-Unis disposent de lois comme le Patriot Act et le cloud Act qui alimentent la crainte d’accès aux données via des fournisseurs américains, ce qui a renforcé en Europe la demande de protections et de règles comme le RGPD. La leçon, c’est qu’un projet numérique avance quand il a un besoin clair, un financement dans la durée, une organisation simple, et une commande publique cohérente, plutôt qu’un effet d’annonce.



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