Espionnage en entreprise : comment nous avons débusqué un dispositif d'écoute clandestin
- Frédéric MOUFFLE

- 12 août
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 août
Mission n°2 de notre rétrospective de l'été

Le point de départ
Une entreprise nous contacte à la suite d'une effraction dans ses locaux : la porte d'accès a été fracturée, mais rien ne semble manquer après inventaire. En creusant un peu, l'équipe sur place découvre que l'alarme avait été désactivée à plusieurs reprises, à des heures anormales, dans les jours précédant l'effraction pour un temps de présence cumulé de plusieurs heures. Un doute s'installe : et si l'objectif n'était pas de voler, mais d'observer ?
En inspectant les lieux de plus près, le client tombe alors lui-même sur une caméra dissimulée dans un panneau mural, à proximité de l'entrée. C'est cette découverte qui déclenche l'appel : il veut s'assurer qu'aucun autre dispositif n'a été installé ailleurs dans les locaux.
Notre mission : réaliser un audit complet de contre-mesures électroniques (TSCM - Technical Surveillance Counter-Measures) afin de détecter, localiser et neutraliser tout dispositif d'écoute ou de surveillance clandestin, puis évaluer le niveau de sûreté général du site.
Notre méthodologie
Une opération de ce type combine plusieurs approches complémentaires :
Prise d'empreinte du spectre électromagnétique, à l'extérieur puis à l'intérieur du bâtiment, afin de repérer toute émission anormale (micro-espion, caméra sans fil, balise GSM).
Recherche physique méthodique : démontage et inspection des prises électriques, du mobilier, des faux plafonds, des câblages de servitude, des postes téléphoniques et des ordinateurs.
Détection spécialisée à l'aide d'analyseurs de spectre, de détecteurs de jonction non linéaire, de détecteurs de caméras et de téléphones, ainsi que d'un vidéo-endoscope pour les zones difficiles d'accès.
Analyse des journaux techniques du site : historique de l'alarme, relevés des badges d'accès, horodatage des allées et venues pour reconstituer une chronologie précise des faits.
Chaque zone contrôlée fait l'objet d'un relevé détaillé, avec le cas échéant la pose de scellés numérotés sur les éléments sensibles démontés.
Ce que les recherches ont révélé du dispositif d'écoute
L'analyse spectrale a d'abord permis d'écarter les fausses pistes : une partie de la pollution électromagnétique relevée provenait simplement de ballasts d'éclairage vieillissants, sans lien avec une activité malveillante.
La fouille physique, en revanche, a été nettement plus concluante :
Un dispositif d'écoute clandestin, dissimulé dans une multiprise électrique sous le bureau d'une collaboratrice. À l'intérieur : un module GSM avec carte SIM prépayée, un micro et une batterie autonome, permettant au dispositif de continuer à fonctionner même débranché du secteur, et de basculer en appel automatique dès qu'un bruit était détecté.
Une caméra encastrée dans une cloison, raccordée discrètement au réseau électrique du bâtiment via un point d'alimentation existant.
Une seconde caméra, installée dans un espace commun et orientée vers une zone de passage.
Des rallonges électriques posées en amont, d'un modèle ne correspondant pas au matériel habituel du site, vraisemblablement en prévision de l'installation d'autres dispositifs.
La nature du matériel retrouvé donne, à ce stade, une première indication sur le profil de l'auteur des faits : avec deux caméras pour un seul dispositif audio, l'objectif semblait davantage orienté vers la surveillance visuelle d'une zone que vers l'écoute de conversations.
Le recoupement des journaux d'alarme et des relevés de badges a montré que les désactivations successives avaient toutes été réalisées avec des badges appartenant au personnel en place, ce qui oriente fortement vers une intrusion facilitée par un accès légitime, ou obtenu par un tiers proche de l'organisation, plutôt que par une effraction extérieure classique.
En parallèle de l'audit technique, une recherche complémentaire de type OSINT (renseignement en sources ouvertes) a permis d'orienter les investigations vers un profil précis, en lien direct avec la collaboratrice visée par les dispositifs découverts. Plusieurs éléments relevés au cours de cette recherche renforçaient nettement les soupçons.
Quelque temps plus tard, les forces de l'ordre nous ont indiqué avoir pu confirmer cette identification par un autre biais : lors de l'installation d'une caméra supplémentaire dans les parties communes, la personne avait réalisé plusieurs prises de vue de test avec l'appareil utilisé pour la pose, puis les avait supprimées mais sans procédure d'effacement sécurisé. Une opération de récupération de données a permis aux enquêteurs de restituer ces images, sur lesquelles on distinguait la personne en train de régler la caméra.
Ce que ce dossier illustre
Cette mission illustre une réalité que l'on retrouve régulièrement sur le terrain : une effraction sans rien de volé n'est pas une anomalie, c'est souvent un signal. Quand l'inventaire est intact mais que l'alarme raconte une autre histoire, la question à se poser n'est plus « qu'est-ce qu'on m'a pris ? » mais « qu'est-ce qu'on cherche à savoir ? »
Comme dans nos autres missions de l'été, c'est finalement une suppression de données mal exécutée qui a permis de boucler le dossier. Un rappel qu'effacer un fichier ou une photo ne suffit presque jamais à en garantir la disparition réelle.
Elle rappelle aussi qu'un audit de sûreté ne se limite pas à la détection technique : croiser les journaux d'accès, les horaires et les habitudes du personnel est souvent ce qui permet
de transformer une découverte isolée en dossier exploitable.
Que dit la loi ?

Installer un dispositif pour capter, enregistrer ou transmettre à l'insu d'une personne des paroles prononcées à titre privé, ou des images d'une personne dans un lieu privé, est puni par l'article 226-1 du Code pénal : 1 an d'emprisonnement et 45 000 € d'amende. Le fait de fabriquer, importer, détenir, offrir, louer ou vendre un appareil spécialement conçu pour ce type d'interception clandestine est puni plus sévèrement encore par l'article 226-3 : jusqu'à 5 ans d'emprisonnement.
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