Fuite industrielle : comment un leurre numérique nous a menés jusqu'au coupable, à l'autre bout du monde
- Frédéric MOUFFLE

- 17 août
- 3 min de lecture
Mission n°3 de notre rétrospective de l'été

Le point de départ
Une PME industrielle française développe depuis plusieurs mois un capteur innovant, encore protégé par le seul secret des affaires : la demande de brevet n'a pas encore été déposée. Quelques semaines avant son lancement officiel, un produit quasi identique fait son apparition sur un salon professionnel en Asie.
Le dossier technique complet n'avait circulé qu'auprès de quatre sous-traitants, chacun impliqué dans une étape différente de la fabrication. Aucun élément ne permet, à ce stade, de savoir lequel est à l'origine de la fuite, ni même si elle est intentionnelle.
Notre mission : identifier la source de la fuite industrielle avec certitude, et réunir des éléments de preuve exploitables en cas de contentieux.
Notre méthodologie
Ce type d'enquête d'intelligence économique combine anticipation, discrétion et travail de terrain :
Le leurre numérique (« canary trap ») : avant même de commencer les investigations, nous avons remis à chacun des quatre sous-traitants une version du dossier technique légèrement différente des autres : une cote modifiée, une référence changée, un détail unique et discret propre à chaque destinataire. Si l'un des dossiers venait à fuiter, la version retrouvée désignerait directement sa source, sans qu'aucun des sous-traitants ne sache qu'il était testé.
Une mission de terrain à l'étranger : un de nos consultants s'est rendu sur le salon professionnel où le produit copié était exposé, sous couverture d'acheteur. Il a pu acquérir un exemplaire du produit et engager la conversation avec l'exposant pour remonter, prudemment, la chaîne de fabrication : sous-traitant, donneur d'ordre, origine des plans.
Une recherche en sources ouvertes (OSINT) sur les sociétés locales impliquées et leurs dirigeants, a été menée par nos analystes afin de recouper les informations obtenues sur place avec des éléments de registre du commerce et de présence publique.
Ce que les recherches ont révélé sur la fuite industrielle
Le produit acquis sur le salon était accompagné d'un dossier technique quasiment identique à celui transmis aux sous-traitants, à un détail près. Ce détail correspondait exactement à la variante remise à l'un des quatre destinataires.
La fuite était identifiée avec un niveau de certitude qu'aucune enquête classique n'aurait permis d'atteindre aussi rapidement : pas de suspicion généralisée sur l'ensemble de la chaîne, pas d'aveu nécessaire, une preuve matérielle directement exploitable.
L'enquête de terrain a par ailleurs permis de documenter le circuit complet emprunté par l'information : du sous-traitant identifié jusqu'à l'exposant présent sur le salon, en passant par un intermédiaire local.
Ce que ce dossier illustre
Cette mission illustre une approche encore peu répandue en intelligence économique : plutôt que d'enquêter après coup sur une fuite déjà constatée, il est possible d'anticiper le risque en semant, en amont, des marqueurs invisibles dans l'information sensible elle-même. La preuve se construit avant même que le problème ne survienne.
Épilogue judiciaire
Fort des éléments réunis, le client a engagé une action en justice sur le fondement de l'atteinte au secret des affaires. Deux ans de procédure plus tard, le tribunal lui a donné raison, reconnaissant la responsabilité du sous-traitant identifié et lui accordant réparation du préjudice subi.
Que dit la loi ?

Depuis la loi du 30 juillet 2018, le secret des affaires est protégé par les articles L151-1 et suivants du Code de commerce. Est considérée comme un secret des affaires toute information non généralement connue, ayant une valeur commerciale du fait de son caractère secret, et faisant l'objet de mesures de protection raisonnables de la part de son détenteur. L'obtention, l'utilisation ou la divulgation illicite d'un tel secret engage la responsabilité civile de son auteur (article L152-1), avec réparation intégrale du préjudice y compris la perte de chance et le manque à gagner.
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